Ce que savaient vraiment les Suisses
Alors que le monde s’apprête à commémorer, le 27 janvier, la libération du camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, «L’Hebdo» revient sur une des pages les plus noires de notre histoire.
Cela remonte à près de seize ans. En ce 7 mai 1995, Kaspar Villiger fait face à l’Assemblée fédérale. Visiblement tendu. Le président de la Confédération de l’époque sait que le moment est grave. Lui, le radical lucernois, le chef du Département militaire, s’apprête à s’excuser pour ce tampon «J» apposé dès 1938 sur les passeports des Juifs allemands avec l’appui d’un Conseil fédéral unanime.
«Auschwitz... Il s’agit de ce camp de concentration de Haute-Silésie où - c’est ce qu’un bref communiqué publié dans nos journaux, il y a quelques mois, nous apprenait - l’on mettait des détenus dans des chambres à gaz. De telles horreurs nous paraissaient inconcevables. Or, aujourd’hui, des détails parviennent qui ne laissent plus aucun doute à ce sujet.» La Gazette de Lausanne, 1er février 1945, qui décrit ensuite avec force détails le fonctionnement du camp.
Kaspar Villiger a compris qu’il est temps que la Confédération reconnaisse ses manquements alors que l’humanité commémore le cinquantième anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle devait reconnaître sa culpabilité ou, du moins, sa «capitulation morale» face aux nazis, comme l’a dénoncé l’historien André Lasserre.
Villiger évoque alors «un cheminement hasardeux» et des «zones d’ombre» en pesant chacun de ses mots. «Nous avons autrefois fait le mauvais choix au nom d’un intérêt national pris dans son sens le plus étroit», poursuit-il. «Le Conseil fédéral regrette profondément cette erreur et tient à s’en excuser, tout en restant conscient que pareille aberration est en dernier lieu inexcusable.»
Mais était-ce la seule compromission que la Suisse accepta pendant le génocide des Juifs qui vit six millions de personnes disparaître dans la folie nazie? Pour l’historien Daniel Bourgeois, la Confédération fut «à la fois complice active avec sa politique de refoulement et quand même samaritain».
Complice pour avoir refusé l’entrée à plusieurs milliers de personnes fuyant l’enfer nazi alors qu’une autre politique était possible. Et samaritain parce que, à la fin de 1944, la Suisse était le pays qui abritait le plus grand nombre de réfugiés juifs par rapport à sa superficie: plus de 27 000 dont 21 500 entrés illégalement. En comparaison, les USA n’en avaient accueilli que 21 000 contre 40 000 pour la Hollande (avant son invasion en 1940) et 70 000 pour la France (de 1933 à 1939).
Complice, samaritain... L’Hebdo replonge dans cette page sombre de notre histoire nationale en marge de la commémoration de la libération du camp d’Auschwitz, le 27 janvier 1945, et de la Journée internationale dédiée à la mémoire de l’Holocauste.
01 Que savaient les autorités de la Shoah?
«Si on avait su d’emblée ce qui se passait en Allemagne…» Interrogé après la guerre sur le refoulement des réfugiés juifs qui fuyaient les persécutions allemandes, Eduard von Steiger se demanda alors ce que, lui, l’ancien conseiller fédéral du Parti des paysans, artisans et bourgeois (dont est issue l’Union démocratique du centre), l’homme qui avait détenu les clés des frontières en tant que chef du Département de justice et police, aurait fait s’il avait su.
S’il avait su que, dès le début de l’invasion de l’URSS en 1941, les escadrons de la mort nazis, les Einsatzgruppen, massacraient par centaines de milliers les Juifs soviétiques. S’il avait su que la mort moissonnait quotidiennement des centaines de personnes dans les ghettos de Pologne et que les nazis planifiaient dès la fin 1941 leur solution finale à la question juive.
Le problème, c’est que von Steiger, le reste du Conseil fédéral, la tête de l’armée ainsi que de nombreux hauts fonctionnaires étaient bien informés «sur le programme d’anéantissement des nazis». Mieux en tout cas qu’ils ne l’ont prétendu après le conflit.
Car, malgré le pesant secret imposé par les Allemands autour du grand massacre, les informations circulaient dans cette Europe occupée, notamment grâce aux diplomates suisses. Le consul général de Suisse à Cologne, Franz Rudolf von Weiss fut par exemple un des premiers, avec René de Weck, ministre de Suisse à Bucarest, à tirer la sonnette d’alarme: «Le traitement qui est réservé aux Juifs de l’Est dépasse toutes descriptions», écrit-il à la fin de 1941 à Berne. «Ils meurent de faim littéralement comme des mouches.»
D’autres sources, notamment des déserteurs de la Wehrmacht témoignent des massacres à grande échelle alors que, le 24 novembre 1941, Paul Ruegger, ministre à Rome, écrit à Marcel Pilet-Golaz, notre ministre des Affaires étrangères. Son message est clair: les Allemands mettent en place une «extermination biologique d’une grande partie des populations occupées».
Ainsi, lorsqu’en août 1942 les autorités fédérales décident de boucler les frontières, en prenant bien la peine de préciser que les Juifs ne doivent pas être considérés comme des réfugiés politiques, elles savent pertinemment que leur refoulement peut «entraîner des conséquences graves pour les étrangers concernés (danger pour leur intégrité physique et leur existence)», comme le note Heinrich Rothmund, le chef de la Division fédérale de police qui évoque dès 1943 l’existence de «camps d’extermination» dans ses rapports. Mais rien n’y fait.
Ni les suicides de mères juives se jetant dans le Rhin pour ne pas tomber dans les griffes des SS. Ni les protestations de familles établies en Suisse. Ni l’argent placé dans les banques à croix blanche. Ni l’activisme des organisations humanitaires et religieuses, qui firent de leur mieux pour accueillir dignement les 21 500 Juifs ayant réussi à passer les barbelés de nos frontières. Parfois grâce à la mansuétude d’un douanier ou d’un militaire qui préféra détourner le regard.
Quant au nombre des refoulements de Juifs et de non-Juifs – 24 500 selon une étude des Archives fédérales citée par la commission Bergier –, il est encore aujourd’hui impossible à quantifier. D’une part, une personne refoulée pouvait tenter plusieurs fois sa chance.
Ensuite, tous les cas n’étaient pas répertoriés et les archives ont souvent disparu après la guerre. Ce qui fit dire à Serge Klarsfeld que «la Suisse a sans doute refoulé moins de Juifs que la rumeur ne le dit.» Le chasseur de nazis estime leur nombre à 5000, dont un dixième seulement auraient été ensuite envoyés en camps d’extermination.
02 La barque était-elle pleine?
Pourquoi la Suisse officielle, qui savait ce qui se passait avec les Juifs, n’a-t-elle rien fait? Pourquoi le Conseil fédéral, qui proclame souvent sa compassion pour les victimes de la guerre, affirme-t-il en août 1942 que les persécutions raciales ne justifient pas l’asile politique pour les juifs?
Pourquoi, à la différence de la Suède qui a montré plus d’humanité dès 1942, l’année du grand massacre qui verra plusieurs millions de Juifs disparaître dans les flammes de la «catastrophe», la Confédération a-t-elle attendu juillet 1944 pour changer sa politique? La réponse du Conseil fédéral est sans détour: «L’embarcation de sauvetage est déjà lourdement chargée», déclare von Steiger en août 1942. «La barque est pleine», renchérit Rothmund et son ravitaillement tout juste assuré.
Et quand des voix s’élèvent en septembre 1942 sous la Coupole fédérale lors d’un débat sur la politique d’asile – le libéral bâlois Albert Oeri déclare à cette occasion que «notre barque n’est pas encore trop pleine, elle n’est même pas remplie» – la réponse des partis au pouvoir et de la majorité des élus est très claire. De nouveau. La Suisse doit répondre aux sollicitations étrangères par un «égoïsme sacré», plaide le conseiller national catholique conservateur lucernois Heinrich Walther.
La Confédération s’est également défendue après coup en expliquant qu’elle était encerclée et qu’elle avait peur d’une réaction des nazis, voire d’une invasion. L’argument, une nouvelle fois, ne tient pas. Pilet-Golaz le reconnaît d’ailleurs en septembre 1942.
Il n’y a aucune intervention extérieure pour que la Suisse ferme ses frontières. D’autant moins d’ailleurs que l’économie helvétique fournissait des prestations très utiles au Reich, remarque Marc Perrenoud, historien et ancien conseiller scientifique de la commission Bergier. Alors pourquoi? «Il faut croire que les autorités ont jugé la présence des réfugiés dangereuse pour l’équilibre interne du pays», répond Pietro Boschetti. Et même pour sa sécurité.
L’armée estimait en effet que ces réfugiés étaient une menace et qu’ils devaient être traités comme des ennemis. On avait même prévu d’utiliser des gaz de combat pour les chasser. Il y avait aussi la crainte d’une surpopulation étrangère et la peur d’une influence judéo-bolchévique, celle-là même qui aurait provoqué la grève générale de 1918.
Autre argument, moins avouable celuilà: l’antisémitisme ambiant. «Nous n’avons pas lutté pendant vingt ans grâce à la Police des étrangers contre la surpopulation étrangère et tout particulièrement contre l’enjuivement de la Suisse pour nous laisser forcer par les immigrants», écrit Rothmund à un diplomate en poste.
«L’antisémitisme déclaré ou oblique qui imprègne une importante partie de sa population et surtout sa classe dirigeante, qui n’hésite pas à exhiber des certificats d’aryanité pour défendre ses intérêts économiques dans les territoires contrôlés par l’Allemagne, l’empêche d’être à la hauteur de la mission humanitaire très haute qu’elle aime à se donner», résume Daniel Bourgeois.
La preuve: en 1943, le secrétaire du Département vaudois de la justice propose de marquer les réfugiés juifs hébergés dans les camps par un signe cousu sur les vêtements. Il craint des contacts sexuels entre juifs et chrétiens...
03 Que savait le CICR?
Grâce à ses délégués et à ses collaborateurs, le CICR disposait de nombreuses informations sur les persécutions antisémites. «Le vice-président Carl Jacob Burckhardt était au courant grâce à son réseau de contacts internationaux. Mais la prudence, l’incrédulité, le scepticisme ont dominé», relève Marc Perrenoud. Ainsi qu’une fâcheuse tendance à ne pas vouloir froisser les Allemands comme ce fut le cas avec le «non-appel» du 14 octobre 1942 contre les violations du droit des gens.
Ce texte prudent qui voulait empêcher l’extermination des juifs dans les camps de concentration aurait dû être envoyé à tous les belligérants. Mais Burckhardt, Edouard de Haller, le délégué du Conseil fédéral aux oeuvres d’entraide internationale, et le conseiller fédéral catholique conservateur Philippe Etter, le représentant du gouvernement au CICR, réussirent à torpiller le projet.
«Au-delà de la raison invoquée (risque de mettre en danger l’action du CICR dans son domaine de compétence), on ne saurait écarter dans cette décision ni le poids de l’idéologie de Burckhardt, bien ancrée dans la révolution conservatrice, ni celui de sa stratégie personnelle visant à être l’artisan d’une paix entre l’Allemagne et les Alliés occidentaux», souligne Daniel Bourgeois.
04 Pourquoi la population n'a-t-elle pas réagi?
En 1943, le président du synode de l’Eglise réformée de Zurich dénonce publiquement le refus d’accueillir des réfugiés juifs. Pour lui, il entraîne la «coresponsabilité de la Suisse dans leur anéantissement». Ainsi, malgré les efforts des autorités fédérales pour cacher les rapports alarmistes en provenance de l’Est, malgré leur mutisme, malgré la prudence diplomatique, malgré la censure, les informations circulent. Souvent sous le manteau, remarque Daniel Bourgeois.
Et parfois, elles sortent dans la presse. Ainsi le journal de Peter Surava, Die Nation-La Nation décrit, le 13 août 1942 sur deux pages, la situation des Juifs en Pologne et mentionne l’extermination de 700 000 personnes depuis le début de la guerre. Le 13 août 1942, La Sentinelle, l’organe romand du Parti socialiste, dénonce la rafle du Vél’d’Hiv’ sous le titre «Une Saint-Barthélemy moderne à Paris» avant de dénoncer, quatre jours plus tard, le refoulement des «centaines et des centaines de pauvres diables qui croyaient trouver chez nous le salut sont renvoyés en enfer.
Pour d’aucuns, c’est la mort», s’indigne Paul Graber, son rédacteur en chef. Cela lui vaudra d’être maintes fois averti et censuré par la Division presse et radio qui s’efforça de dissuader les journaux d’évoquer les atrocités et les refoulements afin de couper court à toute propagande étrangère. Reste que la population suisse a peu réagi. Pourquoi? «Elle était préoccupée par les difficultés et les angoisses provoquées par la guerre», répond Marc Perrenoud.
05 Qui sont ces Suisses qui ont sauvé des Juifs?
Ils s’appellent par exemple Emile Barras, Elisabeth Eidenbenz, Jean Bovet, Anne-Marie Imhof-Piguet, Albert Gross, Harald Feller ou Rosa Näf. Ils sont Bernois, Fribourgeois, Vaudois ou Zurichois. Ils sont ouvriers agricoles, diplomates, infirmières, curés, instituteurs ou policiers. Et il y a autant de femmes que d’hommes.
Au péril de leur vie le plus souvent, ces Suisses ont sauvé l’honneur de leur pays en venant en aide à des réfugiés juifs. Certains les ont laissés passer la frontière, comme Paul Grüninger, le chef de la police saint-galloise qui fut licencié, condamné pour ce manquement à ses devoirs avant d’être péniblement réhabilité à titre posthume en 1995, ou Anton Bühler, secrétaire du Département grison de justice et police, qui ne fut, lui, ni inquiété ni sanctionné.
D’autres ont généreusement distribué des visas helvétiques. Ce fut le cas d’Ernest Prodolliet, responsable du bureau des passeports de l’agence consulaire de Bregenz, qui se lança dans d’autres actions de sauvetage, écrit François Wisard: «Passage de la frontière en emmenant dans sa voiture un réfugié sans visa, intervention auprès d’un douanier pour qu’il laisse entrer un médecin juif, tentative de franchir clandestinement la frontière avec un réfugié.»
Il y eut aussi Carl Lutz, le consul de Suisse à Budapest qui, aidé par son épouse Gertrud, a contribué à sauver plus de 62 000 Juifs hongrois en leur délivrant – contre l’avis de Berne – des sauf-conduits. En tout, une soixantaine de Suisses ont reçu le titre de Juste parmi les nations décerné à 23 226 personnes dans le monde par Yad Vashem, le mémorial de la Shoah à Jérusalem, poursuit François Wisard avant d’insister sur le fait que leurs actions «ont été individuelles, ou seule une désobéissance aux instructions reçues de Suisse les a rendues possibles».
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Genève 1942 - Le télégramme qui tente d'alerter le monde
Les nazis pensaient avoir bien gardé le secret autour de leur «solution finale» à la question juive. Ils avaient tort. A la fin juillet 1942, alors que les chambres à gaz des camps d’extermination tournaient à plein régime en Pologne, la terrible information est divulguée par l’industriel allemand Eduard Schulte. Gerhart Riegner, représentant du Congrès juif mondial en Suisse, l’apprend à son tour le 1er Août, un jour avant qu’il n’envoie son célèbre télégramme au Congrès juif mondial à New York ainsi qu’aux consulats américain et anglais à Genève. Il y explique que les nazis ont un plan pour exterminer d’un coup la totalité des 3 à 4 millions de Juifs des pays occupés, après déportation et concentration à l’Est. Le monde ne pouvait plus dire qu’il ne savait pas...
Source : L’Hebdo – Jeudi 20 janvier 2011
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